Table ronde (1924) – René Guénon, Ferdinand Ossendowski et Jacques Maritain à propos du baron Ungern

Table ronde (1924) - René Guénon, Ferdinand Ossendowski et Jacques Maritain.

LE SALUT QUI VIENT DE L’ORIENT ?

Une heure avec Ferdinand Ossendowski

l’homme qui a vu le Bouddha vivant,

par Frédéric LEFEVRE.

Compte-rendu dans le journal

Les nouvelles littéraires du 26 juillet 1924

L’arrivée à Paris de M. Ferdinand Ossendowski, qu’on a appelé le Robinson Crusoé du vingtième siècle, et dont tous les critiques sont unanimes à considérer Bêtes, Hommes et Dieux, son premier ouvrage traduit en français comme un livre prodigieux, le plus passionnant récit de voyage qu’ils aient jamais lu, ne pouvait passer inaperçue. Nous avons eu la bonne fortune de nous entretenir avec M. Ossendowski, l’homme qui a vu le Bouddha vivant, et nous avons eu la chance non moins précieuse de pouvoir le faire rencontrer avec les trois personnalités françaises qui semblent les mieux désignées pour affronter leurs doctrines et leur science à ses expériences, et pour juger, à la lumière des concepts occidentaux, la somme incroyable d’observation qu’il a rapportée de sa dramatique randonnée à travers l’Asie. J’ai nommé l’historien de l’Asie, M. René Grousset, que nous avons présenté à nos lecteurs il y a quelques semaines ; Jacques Maritain, le philosophe catholique, à qui est dû en grande partie le renouveau thomiste dans ce pays, et M. René Guénon, l’hindouiste, dont les méditations nous ont valu ce livre remarquable, l’Introduction aux doctrines hindoues, et qui publie ces jours-ci sur les questions qui angoissent la conscience européenne, un petit précis riche de substance, Orient et Occident.

(F. Lefèvre fait alors état de la carrière de M. Ossendowski, puis il se remémore le débat 🙂

Ferdinand Ossendowski est surtout sollicité par la question politique comme tous ceux qui furent victimes de la révolution russe. Il nous a fait d’intéressants rapports sur la Russie et le monde jaune. Il avait peine à répondre à toutes nos questions. Le philosophe catholique Jacques Maritain n’était ni le moins curieux ni le moins impatient. Essayons, au hasard de nos souvenirs de reconstituer ce chassé-croisé :

J. Maritain. – N’y a-t-il pas alliance entre le monde asiate et les Soviets ?

Ossendowski. – Pour répondre à cette question il faut remonter dans l’histoire. Le dernier descendant de Gengis Khan, Amoursana-Khan, qui était aussi empereur de Chine, se réfugia en Russie quand la dynastie Daotzin triompha de la dynastie Youan. En gage de reconnaissance, il transféra tous ses droits de Khan suprême à l’impératrice Catherine II. C’était, vous le savez, au XVIIIe siècle. Il lui donna aussi la sainte pierre de la prophétie, sorte d’agathe noire qui était toute couverte de lichens. Aussi longtemps qu’elle était restée à Ourga, jamais la maladie ni le malheur n’avaient touché les Mongols, ni leurs animaux. Depuis qu’elle a quitté l’Asie, le peuple mongol a commencé lentement à mourir.

– Les tsars utilisèrent-ils ce titre de Khan suprême et la sainte pierre de la prophétie grada-t-elle en Russie tout son pouvoir ?

Ossendowski. – Catherine II n’utilisa pas ce titre, mais Alexandre Ier, conscient des devoirs qu’il lui imposait, aida – diplomatiquement – les Mongols dans leurs révoltes contre la Chine et depuis lors, Mongols et Chinois, font suivre les titres du tsar du nom de Khan blanc (Tzagan-Khan). Aussi quand Semionoff, général de l’armée de Koltchak, devint vice-roi de l’Extrême-Orient, il demanda au Bouddha vivant d’Ourga le titre de grand Khan de Mongolie. Il l’obtint. Le baron Ungern n’était pas étranger à un aussi rapide acquiescement.

– Semionoff est-il toujours le grand Khan de Mongolie ?

Ossendowski. – Il l’est, mais il n’exerce plus le pouvoir effectif. Il vit maintenant au Japon, à Nagasaki. Il combattait contre les bolcheviki, au district d’Oussouri, sur les bords du Pacifique, quand il fut séparé d’Ungern. Le pouvoir effectif revint alors à Ungern dont la première démarche fut de faire adresser par le Bouddha vivant à tous les peuples asiatiques une bulle où il ordonnait la lutte contre les « bolcheviki, mauvais diables, mandait-il, qui vont tuer la moralité et l’âme de toute l’humanité. » Semionoff avait d’ailleurs été contacté par le Dalaï-Lama qui avait envoyé un message au Bouddha vivant lui ordonnant dès 1921 d’entreprendre la lutte pour la défense de l’humanité. C’est alors que le Bouddha vivant avait commencé la guerre, le baron Ungern étant son généralissime. On appelait Ungern le Dieu de la guerre, et j’ai vu, dans son armée, des représentants de toutes les tribus asiatiques. Ils luttèrent d’abord contre la Chine, pour l’autonomie de la Mongolie. Ils furent victorieux. Une fois libre, la Mongolie proposa à la Chine de prendre la tête de ce mouvement panasiatique contre les bolcheviki d’abord, et la race blanche ensuite. Mais la Chine est dans un tel état d’anarchie qu’elle ne put accepter. Elle est toute partagée en petits royaumes qui sont aux mains de généraux aventuriers. Devant son refus, la Mongolie prit le commandement de ses alliés et entreprit une lutte que le succès ne couronna guère. Ungern fut trahi par ses officiers, livré aux forces bolchéviques en Transbaïkalie et tué. Depuis lors, ce sont les Soviets qui ont revendiqué les droits des tsars sur l’Asie. Depuis cinq ans, il y a eu à Petrograd onze congrès panasiatiques, et l’université de propagande de Moscou, où il y a deux cent mille étudiants, compte quarante mille étudiants asiatiques (les plus nombreux sont les Indiens des Indes britanniques ; les Chinois viennent ensuite, puis les Perses et les Turcs). La propagande bolchéviste est d’ailleurs fort habile. Le communisme n’est pas pour elle une doctrine d’exportation. L’Orient y répugne absolument. Elle présente la Russie comme l’avant-garde du monde jaune prêt à fondre sur la race blanche. Mais le Bouddha vivant et sa femme, sa femme surtout, faisaient obstacle à cette propagande. Les bolcheviki n’hésitèrent pas ; ils empoisonnèrent la femme du Bouddha il y a environ deux ans. Ne pouvant plus ouvertement lutter contre les bolcheviki, le Bouddha vivant se borne à maintenir le contact de tous les peuples pour former, l’heure venue, un grand royaume asiatique central. Le parti monarchique de Chine est en relations étroites avec le Bouddha vivant et, s’il triomphait, il forcerait la Chine à se joindre à ce mouvement antibolchevik et antirace blanche.

– C’est dire que vous ne croyez pas les bolchevistes capables d’organiser un mouvement panasiatique ?

Ossendowski. – Je ne le crois pas. Ils ne s’appuient pas sur des éléments aussi purement asiates.

J. Maritain. – Y-a-t-il des rapports entre le Bouddha vivant d’Ourga et Gandhi.

Ossendowski. – Oui ; ils sont en relation, mais si une volonté de lutte contre la race blanche les unit, leur système est différent. Le Bouddha vivant est guerrier, Gandhi est pacifiste. Le mouvement suscité par lui n’est pas encore guerrier.

– Connaissez-vous Rabindranath Tagore ? Ne critique-t-il pas cette lutte à outrance contre la civilisation occidentale ? Dans trois messages fort significatifs que Cecile Georges-Bazile vient de traduire en français sous le titre Nationalisme, on relève des déclarations formelles : « l’Occident est nécessaire à l’Orient. Nous sommes complémentaires l’un de l’autre par nos différents aspects de vérité, c’est pourquoi, s’il est vrai que l’esprit de l’Occident s’est abattu sur nos champs comme un orage, il sème néanmoins çà et là des graines vivantes qui sont immortelles. Et quand dans l’Inde nous deviendrons capables d’assimiler ce qui est permanent dans la civilisation occidentale, nous serons en position pour amener une réconciliation de ces deux grands mondes. »

Tagore est une intelligence nourrie de toutes les cultures du monde et ailleurs il déclare : « Je crois en la vraie union de l’Orient et de l’Occident. Toutes les gloires de l’humanité sont miennes. Aucun peuple ne peut faire son salut en se détachant des autres ». S’il a pour Gandhi une affectueuse estime, il redoute les gandhistes…

Ossendowski. – J’ai vu Tagore à Londres. C’est un Asiate. Dans ses yeux noirs, vous ne pouvez rien voir. Quand je regarde leurs yeux, j’ai toujours l’impression d’un écran qu’il faudrait soulever.

René Guénon. – Tagore est un Asiate bien occidentalisé.

Ossendowski. – Ne vous y fiez pas trop.

J. Maritain. – Avez-vous rencontré en Mongolie des traces d’évangélisation catholique ?

Ossendowski. – Non. Quelques franciscains, mais sans aucune importance.

René Guénon. – Pourtant les missionnaires catholiques seuls pourraient trouver audience auprès de l’âme bouddhiste. Malheureusement, ils commettent tous, à mon avis, la grosse erreur de s’adresser uniquement aux parias, aux castes non cultivées, et de ce fait méprisées. Ils limitent ainsi eux-mêmes étroitement le champ de leur influence puisqu’ils négligent tout ce qui constitue la vitalité intellectuelle du monde oriental.

René Grousset. – Vitalité intellectuelle, vitalité intellectuelle ! mais il n’y a aucune activité philosophique dans le bouddhisme mongol.

René Guénon. – Qu’en savez-vous ? Ignorez-vous que la véritable sagesse est silencieuse ? La vertu du Bouddha est quelque chose de tout intérieur.

– Mais nous parlerez-vous enfin, M. Ossendowski, du Bouddha vivant, celui que vous avez vu ?

Ossendowski. – J’ai vu celui d’Ourga. Il y en a deux autres.

– C’est la trinité des Bouddhas vivants ?

Ossendowski. – Précisément, et ils ont chacun des attributs fort distincts. Le Dalaï-Lama qui réside à Lhassa au Thibet est comme l’incarnation ou mieux la réalisation de la sainteté de Bouddha. Le Lama de Tasschi-Lumpo qui réside à deux cent kilomètres de Lhassa, réalise la sagesse et la science de Bouddha. Le Troisième, le mien, que j’ai vu dans son palais à Ourga en Mongolie, représente la force matérielle et guerrière de Bouddha.

– Je me sens ému ; je tends une oreille plus attentive encore. Je presse de questions le bienheureux contemplateur de sa Sainteté le Bouddha vivant. Alors, est-ce vraiment plus qu’un homme ? Quelle impression avez-vous ressentie lors de votre première entrevue ? Formidable, n’est-ce pas ?

Ossendowski. – Oui ; malheureusement, c’est un vieil ivrogne.

– Je recule effaré.

MM. René Guénon et Ossendowski d’un même élan. – Cela n’a aucune importnace…

Ossendowski. – La force est aux marchands russes qui le forçaient à boire pour mieux l’exploiter. Il en a perdu la vue. La personnalité du Bouddha vivant présente la même dualité que l’on retrouve dans tout le lamaïsme. Lorsqu’il devint aveugle, les Lamas tombèrent dans le désespoir le plus profond. Quelques-uns assurèrent qu’il fallait l’empoisonner et mettre à sa place un autre Bouddha incarné ; les autres firent valoir les grands mérites du pontife aux yeux des Mongols et des fidèles de la religion jaune. Ils décidèrent finalement de bâtir un grand temple avec une gigantesque statue de Bouddha, afin d’apaiser les dieux. Ceci cependant ne réussit pas à rendre la vue au Bouddha, mais lui donna l’occasion de hâter le départ pour l’autre monde de ceux d’entre les Lamas qui avaient fait preuve d’un radicalisme excessif, quant à laméthode propre à résoudre le problème de sa cécité.

– Les déclarations de M. Ossendowski nous surprennent. Nous nous expliquons mal l’étrange morale du Bouddha vivant :

M. René Guénon intervient. – Ne jugez donc pas ces choses avec vos catégories occidentales. Ce que vous appelez vertu est pour la sagesse hindoue quelque chose d’extérieur et de bien accidentel.

J. Maritain. – C’est ainsi que le Bouddha Vivant ne néglige pas l’aide de sa confrérie de lamas empoisonneurs.

Ossendowski. – Ce sont les docteurs en médecine politique. Pour en revenir au Bouddha Vivant, il n’est d’ailleurs pas ivre tous les jours et sauf cette tare, il m’a paru un homme fort supérieur. A certains moments, j’ai senti passer en lui comme une véritable inspiration. Il a soixante quatre ans. Il est fils d’un écuyer du Dalaï-Lama. Il a lui-même un fils que les intrigues du Japon essaient de circonvenir.

J. Maritain. – Que pensez-vous du mystère du Roi du Monde, chef d’une humanité souterraine à la science et la puissance merveilleuses, que vous regardez dans votre livre comme le mystère central animateur de l’espérance mongole ?

Ossendowski. – Je suppose que cette légende a une origine politique. Aucune nation de l’Asie n’étant assez forte pour soutenir temporellement l’impérialisme de la religion jaune, cette fonction a été dévolue à une humanité souterraine et à son chef. Et ainsi les espoirs des Asiates ont le point d’appui nécessaire… en attendant le nouveau Gengis-Khan.

René Guénon. – L’idée du Roi du Monde remonte en Asie à une haute antiquité, et elle a toujours eu un rôle important dans la tradition hindoue et shivaïte qui forme le fond du bouddhisme thibétain.

J. Maritain. – Pour nous, en tout cas, ce nom évoque de singulières assonances. « Le prince de ce monde est déjà juge », dit l’Évangile.

– De tous les phénomènes étranges dont vous avez été témoin, M. Ossendowski, et que vous relatez dans votre livre, y en a-t-il qui paraissent inexplicables ?

Ossendowski. – Je dois dire que j’avais passé plusieurs mois dans une atroce solitude, les nerfs à chaque instant tendus dans une incessante lutte pour la vie. J’étais mûr à toutes les suggestions et même les autosuggestions.

J. Maritain. – Cependant d’autres que vous ont eu la même vision de votre famille qui était au loin et bien des prédictions faites devant vous se sont réalisées. La prédiction n’est pas du domaine de la suggestion.

Ossendowski. – Je suis un voyageur et un observateur. Ainsi, je pars prochainement pour l’Afrique du Nord. Je vais visiter le Maroc (j’ai une lettre de recommandation pour le maréchal Lyautey), l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte. L’année prochaine je pousserai jusqu’en Afrique Centrale. J’ai l’impression que j’en rapporterai quelque chose. J’entre en sympathie avec les peuples, avec la terre elle-même. J’ai le romantisme de la terre.

J. Maritain. – Avez-vous constaté en Mongolie un enseignement quelconque donné par les Lamas ?

M. Ossendowski. – Les Lamas sont très intelligents et très cultivés, mais ils entretiennent le peuple dans la crédulité et la superstition. A tous les tournants de route, il faut offrir des sacrifices aux mauvais esprits.

M. Ossendowski a un sourire mélancolique : – J’en ai offert moi-même d’innombrables. Le peuple vit dans une sorte de panthéisme grossier. Partout je l’ai vu courbé sous la peur.

J. Maritain. – Et ce sont ces Lamas éducateurs qui veulent apporter à l’Europe le règne de l’esprit… Ce qui me frappe c’est qu’au lieu de ces distinctions entre ordres différents qu’on peut regarder comme une des plus précieuses acquisitions de la civilisation occidentale, et comme une condition de la liberté humaine, on remarque là-bas une confusion universelle entre le spirituelle et le temporel, entre le mystique et le politique, entre la hiérarchie intérieure de la sainteté et la hiérarchie du gouvernement spirituel.

René Guénon. – Mais il y a aussi là-bas une sagesse profonde que l’Occident ne sait pas apercevoir.

J. Maritain. – Je suis bien loin de le nier. Mais à quels mélanges donne-t-elle lieu ? et de quel esprit relève-t-elle ? Il appartient aux théologiens catholiques de le discerner. Quand se décideront-ils à étudier cette question à la lumière de leurs principes ? Cela est urgent. Pourtant M. Ossendoswki, une chose m’a étonné, dans votre livre : ne semble-t-il pas, d’après ce que vous rapportez-là, que cette sagesse soit tournée surtout du côté du gouvernement des choses créées ?

M. Ossendowski. – Cela est vrai sans doute de ce que j’ai vu à Ourga. N’oubliez pas toutefois qu’à côté du Bouddha vivant d’Ourga, et au-dessus de lui, il y a le Taschi-Lama et le Dalaï-Lama qui détournés des choses de la terre, sont absorbés dans une pure contemplation.

J. Maritain. – En cela la religion jaune reste fidèle à l’une des plus profondes vérités de l’ordre spirituel. Et certes, ils ont raison de reprocher à notre civilisation son matérialisme, et sa dissipation dans l’activité extérieure. Si l’Europe est dans les affres ou nous la voyons, c’est qu’elle a failli à sa mission. Mais ce n’est pas d’eux qu’elle doit recevoir l’initiation aux choses de l’esprit. Il lui suffit derevenir à sa plus authentique tradition, qui, à bien meilleurs titre que la tradition orientale, affirme la prééminence de la sagesse et de la contemplation.

M. Ossendowski. – Les jaunes pensent que la guerre de l’Asie contre l’Europe est une chose inévitable et sainte.

René Grousset. – Mais, le Japon, si avide de progrès matériel et si passionnément tourné vers la civilisation occidentale, ne les suivrait pas dans cette voie.

M. Ossendowski. – Les Japonais sont regardés maintenant comme les renégats de l’Asie.

J. Maritain. – Ce n’est pas seulement la force qu’il faut opposer à la force, c’est l’esprit à l’esprit.

René Guénon. – Pourquoi parlez-vous d’opposition ? C’est plutôt alliance et entente qu’il faudrait dire.

J. Maritain. – Il n’y a pas d’alliance possible hors de la vérité.

René Guénon. – Telle est bien ma pensée. Mais l’Orient nous apporte une vérité qui peut s’accorder avec les vérités des plus hautes traditions occidentales, la tradition aristotélicienne et la tradition catholique.

J. Maritain. – La métaphysique d’Aristote ne s’accordera jamais avec une pensée qu’il faut bien, si ingénieusement que vous la défendiez, appeler panthéiste, et qui, en voulant aller plus loin que l’être, ne peut que disloquer la raison.

René Guénon. – Le mot panthéisme est un mot occidental qui ne s’aurait s’appliquer à la spéculation hindoue. Il n’y a rien de commun entre celle-ci et ce que nous appelons panthéisme, ni ce que nous appelons idéalisme.

J. Maritain. – Quant à la religion catholique, l’alliance en question ne serait pour elle qu’une inadmissible subordination et la ruine de la distinction entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, entre la nature et la grâce. La théologie, appuyée sur les principes révélés de la foi, est la science suprême…

René Guénon. – Non pas, elle n’est qu’une détermination de la métaphysique, je parle de la véritable et authentique sagesse métaphysique. Celle-ci va bien au-delà.

J. Maritain. – Nulle science ne va au-delà de la foi révélée. De plus la sagesse hindoue n’ignore-t-elle pas de façon complète, non seulement l’ordre de la moralité proprement dite, – ce que nous appelons mérite, péché, etc. – mais aussi l’ordre de la charité ?

M. Ossendowski. – Le peuple mongol est honnête, pacifique, profondément estimable ; il pratique l’hospitalité. Mais il n’y a en effet aucune place dans la religion jaune pour la charité au sens d’amour de Dieu.

René Guénon. – C’est là un élément sentimental et par conséquent secondaire.

J. Maritain. – Allons donc ! C’est une vertu toute spirituelle et toute surnaturelle. « Dieu est charité ». C’est par elle seule que l’homme atteint la perfection, c’est par elle aussi, et par le don de sagesse qui en est inséparable, qu’a lieu la véritable contemplation. C’est par elle seule que l’Esprit peut régner parmi les hommes. Voilà le point capital sur lequel nul accord n’est possible avec l’intellectualisme absolu et l’ésotérisme hindou.

– Il faut donc, d’après vous, M. Maritain, rejeter en bloc toute la pensée orientale ?

J. Maritain. – En aucune façon. Il y a des vérités précieuses, et très hautes à recueillir en elle, en se gardant de toute injustice et de tout parti pris brutal, et en évitant (sur ce point je suis d’accord avec M. René Guénon), de lui appliquer les méthodes déficientes que la critique rationaliste applique au christianisme en Occident. A condition toutefois de tout dominer par une intelligence fidèle aux vérités sacrées qui sont notre héritage ! On peut se demander si la culture gréco-latine, où est le salut de la raison, n’est pas destinée à perdre bientôt son privilège de fait, à cesser d’être la seule formatrice des intelligences, la culture devenant proprement mondiale…

– Evidemment on ne peut pas empêcher que les livres de Tagore, par exemple, ne soient traduits dans toutes les langues et n’apportent aux lecteurs cultivés du monde entier la conception orientale de la vie.

René Grousset. – Les Anglo-Saxons ont compris depuis longtemps que cette compénétration était inéluctable et qu’il était vain de s’y opposer.

J. Maritain. – Nulle barrière protectionniste n’est en effet possible pour les produits de l’esprit. Cette « dilatation de la culture » sera pour l’intelligence humaine une redoutable épreuve. Raison de plus pour étudier l’Orient avec attention et sympathie, mais en maintenant sans fléchir, le dépôt hellénique, latin et catholique.

Ossendowski. – Je vous le répète, je ne suis qu’un observateur impartial, mais je ne vous cacherai pas que je songe parfois avec inquiétude à ce qui arriverait si des peuples entiers de couleurs, de religions, de tribus différentes commençaient à émigrer vers l’Ouest. Que serait la dernière marche des Mongols ?

(Source : Bruno Hapel, René Guénon et le Roi du Monde, Guy Trédaniel éditeur, 2001, p. 30-40.)

Le Baron perché, par Marc Semo

Il offrit un empire à Corto Maltese prisonnier qui le refusa, mais, magnanime pour une fois, le «Baron fou» le laissa repartir dans la steppe en lui disant simplement : «Si l’occasion se présente, rappelez au monde que j’avais un destin tragique.» Son sort était scellé, et il le savait, lui qui adorait s’entourer de devins, lamas et chamans. Roman Fedorovitch von Ungern-Sternberg rencontre le héros de Hugo Pratt dans la Sibérie ravagée par la guerre civile entre rouges et blancs, à mi-parcours de l’album Corte Sconta detta Arcana (Corto Maltese en Sibérie), titre qui se réfère à une mystérieuse cour du vieux ghetto de Venise où s’ouvre une porte «menant à des endroits merveilleux et à d’autres aventures». Le père du célèbre marin et «gentilhomme de fortune» ne pouvait qu’être fasciné par la brève et sanguinaire épopée de ce général blanc et commandant de la division de cavalerie asiatique qui se voyait comme une réincarnation de Gengis Khan. Il voulait balayer le bolchevisme et l’Occident décadent par une «contre-révolution encore plus terrible que leur révolution», mais il finit fusillé par les bolcheviks en septembre 1921 après un procès expéditif.

Le nom de ce baron balte – descendant des chevaliers teutoniques et général russe devenu prince mongol – aurait probablement été oublié, envolé avec la poussière des déserts de l’Asie centrale, si un témoignage ne lui avait assuré pour la postérité une bonne place parmi les grands déments protagonistes des tragédies du XXe siècle. Géologue polonais et démocrate libéral, Ferdynand Ossendowski, avait fui la révolution russe en traversant la Sibérie puis la Mongolie. Il relata cet aventureux périple dans un foisonnant récit, Bêtes, hommes et dieux (Phébus), qui devint un best-seller dans les années 30. Il y raconte longuement sa rencontre avec Ungern. «Je ne suis pas aventurier ou mercenaire. Je suis l’homme d’un rêve, et on ne change pas de rêve pas plus qu’on ne change de peau», lui confiait le Baron fou. Ces scènes inspirèrent Hugo Pratt. Le succès des albums de Corto Maltese a ouvert la route à la réédition des récits d’Ossendowski. Et donc au retour de Roman Fedorovitch, grand escogriffe toujours revêtu du manteau et de la calotte mongole, avec d’immenses moustaches rousses sur un visage émacié comme ceux des vieilles icônes byzantines.

Le raffinement des bourreaux chinois

Luthérien converti au bouddhisme tantrique, le baron voulait «réveiller les descendants de Gengis Khan et unifier tous les peuples de souche mongole, seule force capable de faire faire marche arrière à l’histoire».«Dresser une défense militaire et morale face à l’influence corruptrice de l’Occident en proie à la folie de la révolution porteuse d’immoralité spirituelle et physique», écrivait-il dans l’un de ses derniers messages à ses troupes. Son règne sur Urga, la «Lhassa du nord», l’actuel Oulan-Bator, qu’il conquit de haute lutte contre les Chinois, dura à peine cinq mois. Cela lui suffit pour y faire construire la première centrale électrique et y installer le télégraphe et le téléphone. Il fit nettoyer la ville. «Les ruelles furent balayées probablement pour la première fois depuis Gengis Khan», nota Ossendowski. Mais il instaura aussi un régime de terreur absolue et arbitraire, sans équivalent dans une guerre civile russe pourtant riche en atrocités. Exactions, exécutions, tortures en tous genres avec tout le raffinement des bourreaux chinois. Comme le supplice du rat enfermé sous un pot placé sur le ventre du prisonnier pour dévorer ses viscères jusqu’à ce qu’il parle. Un univers qui rappelle celui imaginé par Octave Mirbeau dans son Jardin des supplices, que le baron aurait pu lire en français.

L’imagination d’Ungern était fertile. Pour de véniels manquements à la discipline, ses officiers étaient condamnés à rester des jours, voire des semaines entières, sur les toits sans jamais pouvoir en descendre. Ou dans les arbres quand ils étaient en campagne. «Un jour, tout l’état-major de la division s’est retrouvé dans les branches, posture plutôt inconfortable, car elles s’enfonçaient dans les arrière-trains et le vent les balançait pendant que les soldats regardaient avec curiosité les nouvelles positions occupées par leurs commandants», raconta un des témoins de la geste du Baron fou.

Ungern fut aussi le plus féroce «pogromiste» parmi les généraux blancs de Sibérie. «Concernant les juifs, il ne doit rester ni homme ni femme en état de procréer», écrivait-il à l’un de ses officiers. A ses yeux, cette «race de Satan» était la principale responsable de la décadence d’un monde qui sera sauvé par les Mongols. Mais ces derniers regardaient stupéfaits et indignés les tsagan oros, («Russes blonds») massacrer les hara oros («Russes bruns») avec lesquels ils vivaient et commerçaient tranquillement depuis des lustres.

La démesure fascine toujours. D’où une certaine gloire littéraire posthume du Baron fou. Il est le protagoniste du Mors aux dents, écrit en 1937 et récemment réédité (Babel-Actes Sud), premier roman de l’écrivain communiste Vladimir Pozner, qui fit de ce baron allemand une préfiguration du nazi. A l’extrême droite, Ungern continue d’être célébré comme un héros nietzschéen. En fait, loin des relectures idéologiques, il fut avant tout un rebelle solitaire, un personnage à la Aguirre comme l’a noté l’écrivain Robert de Goulaine dans son livre les Seigneurs de la mort (la Table ronde). Ou un Kurtz, le héros d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, dévoré par la sauvagerie.

Ungern est profondément atypique par rapport aux autres généraux des armées blanches tels Koltchak, Dénikine, Wrangel. Il ne voulait pas comme eux d’une Russie libérale et pro-occidentale, ni même d’un retour du tsar, bien qu’il se proclamât«le dernier des monarchistes». Le sort de la Sainte Russie déjà corrompue par la décadence occidentale lui importait moins que son rêve apocalyptique d’une régénération du monde par la déferlante nomade. C’était dans l’air du temps en Russie, même parmi les partisans de la révolution dont le poète Alexander Blok : «Vous êtes des millions – nous sommes des nuées et des nuées / Essayez donc de nous combattre / Oui, nous sommes les Scythes, barbares de l’Asie / Aux yeux avides, aux yeux bridés, des pâtres.»

Un crâne à la main

Aristocrate balte de souche allemande, Roman Fedorovitch avait des lettres, parlait plusieurs langues et s’était nourri de Dante, Goethe, Dostoïevski et Bergson. Sa fascination pour l’Asie et le bouddhisme se nourrissait de la légende d’un arrière-grand-père aventurier finalement expulsé d’Inde par les Anglais. Revenu dans son fief sur une île de la Baltique, il y fut ensuite accusé d’être un naufrageur attirant les bateaux vers les récifs pour les piller. Roman Fedorovitch, qui se revendiquait comme le descendant d’une lignée de guerriers «où le sang des Huns et des Germains se mêlent», préférait nettement ce trisaïeul à un père et un grand-père sans histoire. Jeune officier, il demande tout de suite à partir pour les limes de l’Asie centrale, ce milieu des empires où se déroule le grand jeu entre Britanniques, Russes et Chinois. Ascète et misanthrope, il se plaint de la médiocrité de ses collègues et de la vie de garnison. Pendant la Première Guerre mondiale, Ungern part avec son régiment sur le front de Galicie. Malgré un indéniable courage, il ne s’y illustre pas : la guerre industrielle n’est pas pour lui. Après la révolution, quand il apprend que les premières armées blanches s’organisent en Sibérie, il part aussitôt. «Il fut l’un des premiers hommes du XXe siècle à effectuer ce traître parcours bien connu dans l’histoire, au cours duquel le chevalier errant se transforme en bandit de grand chemin, le rêveur en bourreau, et le mystique en doctrinaire», note Léonid Youzéfovitch, auteur de la seule véritable biographie sur Ungern (le Baron Ungern. Khan des steppes, Editions des Syrtes) «ce souverain fou du désert qui nous regarde de ses yeux exorbités de monstre du fond des brumes de l’orient».

Ancien officier de l’Armée rouge, l’historien russe entendit pour la première fois parler du personnage dans les années 70 alors qu’il était jeune lieutenant en poste frontière sur le fleuve Amour, face aux soldats chinois. Un vacher mongol devenu son ami, lui évoque Ungern, raconte qu’il est toujours vivant, protégé par une amulette qui le rendait invulnérable. D’autres lui assurent même que Mao Zedong est son frère. D’autres brodent sur sa réincarnation. «Dans les steppes mongoles et transbaïkaliennes, son nom n’avait jamais été oublié, et le spectre du baron fou bouddhiste et propagateur du panmongolisme ne pouvait manquer de ressusciter dans l’atmosphère irrationnelle de cette confrontation avec la Chine», écrit l’historien, stupéfait de voir Ungern transformé «en personnage presque surnaturel». Encore aujourd’hui, le mythe perdure. La cruauté d’Ungern révoltait les Mongols depuis des lustres très pacifiques malgré leur passé belliqueux. Mais des lamas parmi les plus respectés l’avaient déclaré Mahakala réincarné, divinité toujours représentée avec un collier de têtes coupées et un crâne à la main. «Faute d’atteindre le nirvana, le Mahakala est condamné à combattre éternellement ceux qui s’opposent à la propagation du bouddhisme, causent du tort aux lamas ou s’opposent aux rites sacrés», explique l’historien russe. Ungern reçut même le soutien du dalaï-lama de l’époque, qui depuis Lhassa lui envoya en renfort de 700 cavaliers tibétains de sa garde.

Les bergers nomades l’appelaient «le mangeur d’hommes», ce qui est un des titres du Mahakala qui est toujours représenté suivi de chacals, de chiens sauvages et d’autres bêtes se nourrissant de charogne. Les Mongols n’enterrent qu’à peine les morts, les recouvrant juste d’une mince couche de terre, afin qu’ils puissent être dévorés par les bêtes de la steppe et se réincarner. Le squelette est aussi symbole de vie nouvelle. Nul donc ne les recueille. Et par milliers les ossements s’étalaient autour de Daouria, le premier quartier général d’Ungern en Transbaïkalie, puis d’Urga. «A la tombée de la nuit sur toutes les collines, on entendait hurler les loups et les chiens errants. Les loups étaient devenus si peu farouches que les jours sans exécutions, donc sans nourriture, ils s’avançaient jusqu’aux casernes», raconte un ancien colonel de la division asiatique. Ungern adorait galoper ou rouler à fond la caisse dans la steppe au milieu des ossements et des corps à moitié dévorés. On racontait qu’il allait voir dans la forêt un hibou qu’il adorait. La légende prospéra, y compris dans l’émigration russe blanche, à la fois révulsée et quelque peu fascinée par ce personnage qui revendiquait haut et fort son implacable cruauté. «Nous ne combattons pas un parti politique mais une secte dont la mission est de détruire toute la culture […]. Pourquoi n’aurais-je pas le droit de débarrasser le monde de ceux qui tuent l’âme du peuple ?» expliquait-il à Ossendowski.

Une patrouille de l’Armée rouge incrédule

A la fin du printemps 1921, Ungern et la division asiatique quittèrent Urga pour guerroyer contre l’Armée rouge en Sibérie. Une campagne mal engagée. Entre accrochages et embuscades, les échecs succèdent aux échecs. Ses combattants mongols rechignent à aller combattre de l’autre côté de la frontière. Même les plus fidèles de ses hommes n’y croient plus, et les officiers complotent pour le tuer. Il s’échappe, puis il est finalement arrêté par hasard par une patrouille de l’Armée rouge incrédule. La machine de propagande se met aussitôt en branle : ce premier grand général blanc jamais arrêté en Sibérie doit être jugé dans les formes. On le transfère sous bonne garde au quartier général. Il faut traverser un long gué. Un officier rouge le porte sur ses épaules lançant : «C’est la dernière fois, baron, que tu fais ployer l’échine à la classe ouvrière.» Après les interrogatoires, Ungern est transféré à Novonikolaievsk (aujourd’hui Novossibirsk) pour son procès. Le procureur lui demande pourquoi il déteste le communisme. «L’Internationale a fait son apparition à Babylone il y a trois mille ans», rétorque Ungern. Sans surprise, le verdict est la mort. Il est fusillé aussitôt. Quand la nouvelle de son décès arriva en Mongolie, on pria pour lui dans tous les monastères bouddhistes.