Le Baron perché, par Marc Semo

Il offrit un empire à Corto Maltese prisonnier qui le refusa, mais, magnanime pour une fois, le «Baron fou» le laissa repartir dans la steppe en lui disant simplement : «Si l’occasion se présente, rappelez au monde que j’avais un destin tragique.» Son sort était scellé, et il le savait, lui qui adorait s’entourer de devins, lamas et chamans. Roman Fedorovitch von Ungern-Sternberg rencontre le héros de Hugo Pratt dans la Sibérie ravagée par la guerre civile entre rouges et blancs, à mi-parcours de l’album Corte Sconta detta Arcana (Corto Maltese en Sibérie), titre qui se réfère à une mystérieuse cour du vieux ghetto de Venise où s’ouvre une porte «menant à des endroits merveilleux et à d’autres aventures». Le père du célèbre marin et «gentilhomme de fortune» ne pouvait qu’être fasciné par la brève et sanguinaire épopée de ce général blanc et commandant de la division de cavalerie asiatique qui se voyait comme une réincarnation de Gengis Khan. Il voulait balayer le bolchevisme et l’Occident décadent par une «contre-révolution encore plus terrible que leur révolution», mais il finit fusillé par les bolcheviks en septembre 1921 après un procès expéditif.

Le nom de ce baron balte – descendant des chevaliers teutoniques et général russe devenu prince mongol – aurait probablement été oublié, envolé avec la poussière des déserts de l’Asie centrale, si un témoignage ne lui avait assuré pour la postérité une bonne place parmi les grands déments protagonistes des tragédies du XXe siècle. Géologue polonais et démocrate libéral, Ferdynand Ossendowski, avait fui la révolution russe en traversant la Sibérie puis la Mongolie. Il relata cet aventureux périple dans un foisonnant récit, Bêtes, hommes et dieux (Phébus), qui devint un best-seller dans les années 30. Il y raconte longuement sa rencontre avec Ungern. «Je ne suis pas aventurier ou mercenaire. Je suis l’homme d’un rêve, et on ne change pas de rêve pas plus qu’on ne change de peau», lui confiait le Baron fou. Ces scènes inspirèrent Hugo Pratt. Le succès des albums de Corto Maltese a ouvert la route à la réédition des récits d’Ossendowski. Et donc au retour de Roman Fedorovitch, grand escogriffe toujours revêtu du manteau et de la calotte mongole, avec d’immenses moustaches rousses sur un visage émacié comme ceux des vieilles icônes byzantines.

Le raffinement des bourreaux chinois

Luthérien converti au bouddhisme tantrique, le baron voulait «réveiller les descendants de Gengis Khan et unifier tous les peuples de souche mongole, seule force capable de faire faire marche arrière à l’histoire».«Dresser une défense militaire et morale face à l’influence corruptrice de l’Occident en proie à la folie de la révolution porteuse d’immoralité spirituelle et physique», écrivait-il dans l’un de ses derniers messages à ses troupes. Son règne sur Urga, la «Lhassa du nord», l’actuel Oulan-Bator, qu’il conquit de haute lutte contre les Chinois, dura à peine cinq mois. Cela lui suffit pour y faire construire la première centrale électrique et y installer le télégraphe et le téléphone. Il fit nettoyer la ville. «Les ruelles furent balayées probablement pour la première fois depuis Gengis Khan», nota Ossendowski. Mais il instaura aussi un régime de terreur absolue et arbitraire, sans équivalent dans une guerre civile russe pourtant riche en atrocités. Exactions, exécutions, tortures en tous genres avec tout le raffinement des bourreaux chinois. Comme le supplice du rat enfermé sous un pot placé sur le ventre du prisonnier pour dévorer ses viscères jusqu’à ce qu’il parle. Un univers qui rappelle celui imaginé par Octave Mirbeau dans son Jardin des supplices, que le baron aurait pu lire en français.

L’imagination d’Ungern était fertile. Pour de véniels manquements à la discipline, ses officiers étaient condamnés à rester des jours, voire des semaines entières, sur les toits sans jamais pouvoir en descendre. Ou dans les arbres quand ils étaient en campagne. «Un jour, tout l’état-major de la division s’est retrouvé dans les branches, posture plutôt inconfortable, car elles s’enfonçaient dans les arrière-trains et le vent les balançait pendant que les soldats regardaient avec curiosité les nouvelles positions occupées par leurs commandants», raconta un des témoins de la geste du Baron fou.

Ungern fut aussi le plus féroce «pogromiste» parmi les généraux blancs de Sibérie. «Concernant les juifs, il ne doit rester ni homme ni femme en état de procréer», écrivait-il à l’un de ses officiers. A ses yeux, cette «race de Satan» était la principale responsable de la décadence d’un monde qui sera sauvé par les Mongols. Mais ces derniers regardaient stupéfaits et indignés les tsagan oros, («Russes blonds») massacrer les hara oros («Russes bruns») avec lesquels ils vivaient et commerçaient tranquillement depuis des lustres.

La démesure fascine toujours. D’où une certaine gloire littéraire posthume du Baron fou. Il est le protagoniste du Mors aux dents, écrit en 1937 et récemment réédité (Babel-Actes Sud), premier roman de l’écrivain communiste Vladimir Pozner, qui fit de ce baron allemand une préfiguration du nazi. A l’extrême droite, Ungern continue d’être célébré comme un héros nietzschéen. En fait, loin des relectures idéologiques, il fut avant tout un rebelle solitaire, un personnage à la Aguirre comme l’a noté l’écrivain Robert de Goulaine dans son livre les Seigneurs de la mort (la Table ronde). Ou un Kurtz, le héros d’Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, dévoré par la sauvagerie.

Ungern est profondément atypique par rapport aux autres généraux des armées blanches tels Koltchak, Dénikine, Wrangel. Il ne voulait pas comme eux d’une Russie libérale et pro-occidentale, ni même d’un retour du tsar, bien qu’il se proclamât«le dernier des monarchistes». Le sort de la Sainte Russie déjà corrompue par la décadence occidentale lui importait moins que son rêve apocalyptique d’une régénération du monde par la déferlante nomade. C’était dans l’air du temps en Russie, même parmi les partisans de la révolution dont le poète Alexander Blok : «Vous êtes des millions – nous sommes des nuées et des nuées / Essayez donc de nous combattre / Oui, nous sommes les Scythes, barbares de l’Asie / Aux yeux avides, aux yeux bridés, des pâtres.»

Un crâne à la main

Aristocrate balte de souche allemande, Roman Fedorovitch avait des lettres, parlait plusieurs langues et s’était nourri de Dante, Goethe, Dostoïevski et Bergson. Sa fascination pour l’Asie et le bouddhisme se nourrissait de la légende d’un arrière-grand-père aventurier finalement expulsé d’Inde par les Anglais. Revenu dans son fief sur une île de la Baltique, il y fut ensuite accusé d’être un naufrageur attirant les bateaux vers les récifs pour les piller. Roman Fedorovitch, qui se revendiquait comme le descendant d’une lignée de guerriers «où le sang des Huns et des Germains se mêlent», préférait nettement ce trisaïeul à un père et un grand-père sans histoire. Jeune officier, il demande tout de suite à partir pour les limes de l’Asie centrale, ce milieu des empires où se déroule le grand jeu entre Britanniques, Russes et Chinois. Ascète et misanthrope, il se plaint de la médiocrité de ses collègues et de la vie de garnison. Pendant la Première Guerre mondiale, Ungern part avec son régiment sur le front de Galicie. Malgré un indéniable courage, il ne s’y illustre pas : la guerre industrielle n’est pas pour lui. Après la révolution, quand il apprend que les premières armées blanches s’organisent en Sibérie, il part aussitôt. «Il fut l’un des premiers hommes du XXe siècle à effectuer ce traître parcours bien connu dans l’histoire, au cours duquel le chevalier errant se transforme en bandit de grand chemin, le rêveur en bourreau, et le mystique en doctrinaire», note Léonid Youzéfovitch, auteur de la seule véritable biographie sur Ungern (le Baron Ungern. Khan des steppes, Editions des Syrtes) «ce souverain fou du désert qui nous regarde de ses yeux exorbités de monstre du fond des brumes de l’orient».

Ancien officier de l’Armée rouge, l’historien russe entendit pour la première fois parler du personnage dans les années 70 alors qu’il était jeune lieutenant en poste frontière sur le fleuve Amour, face aux soldats chinois. Un vacher mongol devenu son ami, lui évoque Ungern, raconte qu’il est toujours vivant, protégé par une amulette qui le rendait invulnérable. D’autres lui assurent même que Mao Zedong est son frère. D’autres brodent sur sa réincarnation. «Dans les steppes mongoles et transbaïkaliennes, son nom n’avait jamais été oublié, et le spectre du baron fou bouddhiste et propagateur du panmongolisme ne pouvait manquer de ressusciter dans l’atmosphère irrationnelle de cette confrontation avec la Chine», écrit l’historien, stupéfait de voir Ungern transformé «en personnage presque surnaturel». Encore aujourd’hui, le mythe perdure. La cruauté d’Ungern révoltait les Mongols depuis des lustres très pacifiques malgré leur passé belliqueux. Mais des lamas parmi les plus respectés l’avaient déclaré Mahakala réincarné, divinité toujours représentée avec un collier de têtes coupées et un crâne à la main. «Faute d’atteindre le nirvana, le Mahakala est condamné à combattre éternellement ceux qui s’opposent à la propagation du bouddhisme, causent du tort aux lamas ou s’opposent aux rites sacrés», explique l’historien russe. Ungern reçut même le soutien du dalaï-lama de l’époque, qui depuis Lhassa lui envoya en renfort de 700 cavaliers tibétains de sa garde.

Les bergers nomades l’appelaient «le mangeur d’hommes», ce qui est un des titres du Mahakala qui est toujours représenté suivi de chacals, de chiens sauvages et d’autres bêtes se nourrissant de charogne. Les Mongols n’enterrent qu’à peine les morts, les recouvrant juste d’une mince couche de terre, afin qu’ils puissent être dévorés par les bêtes de la steppe et se réincarner. Le squelette est aussi symbole de vie nouvelle. Nul donc ne les recueille. Et par milliers les ossements s’étalaient autour de Daouria, le premier quartier général d’Ungern en Transbaïkalie, puis d’Urga. «A la tombée de la nuit sur toutes les collines, on entendait hurler les loups et les chiens errants. Les loups étaient devenus si peu farouches que les jours sans exécutions, donc sans nourriture, ils s’avançaient jusqu’aux casernes», raconte un ancien colonel de la division asiatique. Ungern adorait galoper ou rouler à fond la caisse dans la steppe au milieu des ossements et des corps à moitié dévorés. On racontait qu’il allait voir dans la forêt un hibou qu’il adorait. La légende prospéra, y compris dans l’émigration russe blanche, à la fois révulsée et quelque peu fascinée par ce personnage qui revendiquait haut et fort son implacable cruauté. «Nous ne combattons pas un parti politique mais une secte dont la mission est de détruire toute la culture […]. Pourquoi n’aurais-je pas le droit de débarrasser le monde de ceux qui tuent l’âme du peuple ?» expliquait-il à Ossendowski.

Une patrouille de l’Armée rouge incrédule

A la fin du printemps 1921, Ungern et la division asiatique quittèrent Urga pour guerroyer contre l’Armée rouge en Sibérie. Une campagne mal engagée. Entre accrochages et embuscades, les échecs succèdent aux échecs. Ses combattants mongols rechignent à aller combattre de l’autre côté de la frontière. Même les plus fidèles de ses hommes n’y croient plus, et les officiers complotent pour le tuer. Il s’échappe, puis il est finalement arrêté par hasard par une patrouille de l’Armée rouge incrédule. La machine de propagande se met aussitôt en branle : ce premier grand général blanc jamais arrêté en Sibérie doit être jugé dans les formes. On le transfère sous bonne garde au quartier général. Il faut traverser un long gué. Un officier rouge le porte sur ses épaules lançant : «C’est la dernière fois, baron, que tu fais ployer l’échine à la classe ouvrière.» Après les interrogatoires, Ungern est transféré à Novonikolaievsk (aujourd’hui Novossibirsk) pour son procès. Le procureur lui demande pourquoi il déteste le communisme. «L’Internationale a fait son apparition à Babylone il y a trois mille ans», rétorque Ungern. Sans surprise, le verdict est la mort. Il est fusillé aussitôt. Quand la nouvelle de son décès arriva en Mongolie, on pria pour lui dans tous les monastères bouddhistes.

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