Table ronde (1924) – René Guénon, Ferdinand Ossendowski et Jacques Maritain à propos du baron Ungern

Table ronde (1924) - René Guénon, Ferdinand Ossendowski et Jacques Maritain.

LE SALUT QUI VIENT DE L’ORIENT ?

Une heure avec Ferdinand Ossendowski

l’homme qui a vu le Bouddha vivant,

par Frédéric LEFEVRE.

Compte-rendu dans le journal

Les nouvelles littéraires du 26 juillet 1924

L’arrivée à Paris de M. Ferdinand Ossendowski, qu’on a appelé le Robinson Crusoé du vingtième siècle, et dont tous les critiques sont unanimes à considérer Bêtes, Hommes et Dieux, son premier ouvrage traduit en français comme un livre prodigieux, le plus passionnant récit de voyage qu’ils aient jamais lu, ne pouvait passer inaperçue. Nous avons eu la bonne fortune de nous entretenir avec M. Ossendowski, l’homme qui a vu le Bouddha vivant, et nous avons eu la chance non moins précieuse de pouvoir le faire rencontrer avec les trois personnalités françaises qui semblent les mieux désignées pour affronter leurs doctrines et leur science à ses expériences, et pour juger, à la lumière des concepts occidentaux, la somme incroyable d’observation qu’il a rapportée de sa dramatique randonnée à travers l’Asie. J’ai nommé l’historien de l’Asie, M. René Grousset, que nous avons présenté à nos lecteurs il y a quelques semaines ; Jacques Maritain, le philosophe catholique, à qui est dû en grande partie le renouveau thomiste dans ce pays, et M. René Guénon, l’hindouiste, dont les méditations nous ont valu ce livre remarquable, l’Introduction aux doctrines hindoues, et qui publie ces jours-ci sur les questions qui angoissent la conscience européenne, un petit précis riche de substance, Orient et Occident.

(F. Lefèvre fait alors état de la carrière de M. Ossendowski, puis il se remémore le débat 🙂

Ferdinand Ossendowski est surtout sollicité par la question politique comme tous ceux qui furent victimes de la révolution russe. Il nous a fait d’intéressants rapports sur la Russie et le monde jaune. Il avait peine à répondre à toutes nos questions. Le philosophe catholique Jacques Maritain n’était ni le moins curieux ni le moins impatient. Essayons, au hasard de nos souvenirs de reconstituer ce chassé-croisé :

J. Maritain. – N’y a-t-il pas alliance entre le monde asiate et les Soviets ?

Ossendowski. – Pour répondre à cette question il faut remonter dans l’histoire. Le dernier descendant de Gengis Khan, Amoursana-Khan, qui était aussi empereur de Chine, se réfugia en Russie quand la dynastie Daotzin triompha de la dynastie Youan. En gage de reconnaissance, il transféra tous ses droits de Khan suprême à l’impératrice Catherine II. C’était, vous le savez, au XVIIIe siècle. Il lui donna aussi la sainte pierre de la prophétie, sorte d’agathe noire qui était toute couverte de lichens. Aussi longtemps qu’elle était restée à Ourga, jamais la maladie ni le malheur n’avaient touché les Mongols, ni leurs animaux. Depuis qu’elle a quitté l’Asie, le peuple mongol a commencé lentement à mourir.

– Les tsars utilisèrent-ils ce titre de Khan suprême et la sainte pierre de la prophétie grada-t-elle en Russie tout son pouvoir ?

Ossendowski. – Catherine II n’utilisa pas ce titre, mais Alexandre Ier, conscient des devoirs qu’il lui imposait, aida – diplomatiquement – les Mongols dans leurs révoltes contre la Chine et depuis lors, Mongols et Chinois, font suivre les titres du tsar du nom de Khan blanc (Tzagan-Khan). Aussi quand Semionoff, général de l’armée de Koltchak, devint vice-roi de l’Extrême-Orient, il demanda au Bouddha vivant d’Ourga le titre de grand Khan de Mongolie. Il l’obtint. Le baron Ungern n’était pas étranger à un aussi rapide acquiescement.

– Semionoff est-il toujours le grand Khan de Mongolie ?

Ossendowski. – Il l’est, mais il n’exerce plus le pouvoir effectif. Il vit maintenant au Japon, à Nagasaki. Il combattait contre les bolcheviki, au district d’Oussouri, sur les bords du Pacifique, quand il fut séparé d’Ungern. Le pouvoir effectif revint alors à Ungern dont la première démarche fut de faire adresser par le Bouddha vivant à tous les peuples asiatiques une bulle où il ordonnait la lutte contre les « bolcheviki, mauvais diables, mandait-il, qui vont tuer la moralité et l’âme de toute l’humanité. » Semionoff avait d’ailleurs été contacté par le Dalaï-Lama qui avait envoyé un message au Bouddha vivant lui ordonnant dès 1921 d’entreprendre la lutte pour la défense de l’humanité. C’est alors que le Bouddha vivant avait commencé la guerre, le baron Ungern étant son généralissime. On appelait Ungern le Dieu de la guerre, et j’ai vu, dans son armée, des représentants de toutes les tribus asiatiques. Ils luttèrent d’abord contre la Chine, pour l’autonomie de la Mongolie. Ils furent victorieux. Une fois libre, la Mongolie proposa à la Chine de prendre la tête de ce mouvement panasiatique contre les bolcheviki d’abord, et la race blanche ensuite. Mais la Chine est dans un tel état d’anarchie qu’elle ne put accepter. Elle est toute partagée en petits royaumes qui sont aux mains de généraux aventuriers. Devant son refus, la Mongolie prit le commandement de ses alliés et entreprit une lutte que le succès ne couronna guère. Ungern fut trahi par ses officiers, livré aux forces bolchéviques en Transbaïkalie et tué. Depuis lors, ce sont les Soviets qui ont revendiqué les droits des tsars sur l’Asie. Depuis cinq ans, il y a eu à Petrograd onze congrès panasiatiques, et l’université de propagande de Moscou, où il y a deux cent mille étudiants, compte quarante mille étudiants asiatiques (les plus nombreux sont les Indiens des Indes britanniques ; les Chinois viennent ensuite, puis les Perses et les Turcs). La propagande bolchéviste est d’ailleurs fort habile. Le communisme n’est pas pour elle une doctrine d’exportation. L’Orient y répugne absolument. Elle présente la Russie comme l’avant-garde du monde jaune prêt à fondre sur la race blanche. Mais le Bouddha vivant et sa femme, sa femme surtout, faisaient obstacle à cette propagande. Les bolcheviki n’hésitèrent pas ; ils empoisonnèrent la femme du Bouddha il y a environ deux ans. Ne pouvant plus ouvertement lutter contre les bolcheviki, le Bouddha vivant se borne à maintenir le contact de tous les peuples pour former, l’heure venue, un grand royaume asiatique central. Le parti monarchique de Chine est en relations étroites avec le Bouddha vivant et, s’il triomphait, il forcerait la Chine à se joindre à ce mouvement antibolchevik et antirace blanche.

– C’est dire que vous ne croyez pas les bolchevistes capables d’organiser un mouvement panasiatique ?

Ossendowski. – Je ne le crois pas. Ils ne s’appuient pas sur des éléments aussi purement asiates.

J. Maritain. – Y-a-t-il des rapports entre le Bouddha vivant d’Ourga et Gandhi.

Ossendowski. – Oui ; ils sont en relation, mais si une volonté de lutte contre la race blanche les unit, leur système est différent. Le Bouddha vivant est guerrier, Gandhi est pacifiste. Le mouvement suscité par lui n’est pas encore guerrier.

– Connaissez-vous Rabindranath Tagore ? Ne critique-t-il pas cette lutte à outrance contre la civilisation occidentale ? Dans trois messages fort significatifs que Cecile Georges-Bazile vient de traduire en français sous le titre Nationalisme, on relève des déclarations formelles : « l’Occident est nécessaire à l’Orient. Nous sommes complémentaires l’un de l’autre par nos différents aspects de vérité, c’est pourquoi, s’il est vrai que l’esprit de l’Occident s’est abattu sur nos champs comme un orage, il sème néanmoins çà et là des graines vivantes qui sont immortelles. Et quand dans l’Inde nous deviendrons capables d’assimiler ce qui est permanent dans la civilisation occidentale, nous serons en position pour amener une réconciliation de ces deux grands mondes. »

Tagore est une intelligence nourrie de toutes les cultures du monde et ailleurs il déclare : « Je crois en la vraie union de l’Orient et de l’Occident. Toutes les gloires de l’humanité sont miennes. Aucun peuple ne peut faire son salut en se détachant des autres ». S’il a pour Gandhi une affectueuse estime, il redoute les gandhistes…

Ossendowski. – J’ai vu Tagore à Londres. C’est un Asiate. Dans ses yeux noirs, vous ne pouvez rien voir. Quand je regarde leurs yeux, j’ai toujours l’impression d’un écran qu’il faudrait soulever.

René Guénon. – Tagore est un Asiate bien occidentalisé.

Ossendowski. – Ne vous y fiez pas trop.

J. Maritain. – Avez-vous rencontré en Mongolie des traces d’évangélisation catholique ?

Ossendowski. – Non. Quelques franciscains, mais sans aucune importance.

René Guénon. – Pourtant les missionnaires catholiques seuls pourraient trouver audience auprès de l’âme bouddhiste. Malheureusement, ils commettent tous, à mon avis, la grosse erreur de s’adresser uniquement aux parias, aux castes non cultivées, et de ce fait méprisées. Ils limitent ainsi eux-mêmes étroitement le champ de leur influence puisqu’ils négligent tout ce qui constitue la vitalité intellectuelle du monde oriental.

René Grousset. – Vitalité intellectuelle, vitalité intellectuelle ! mais il n’y a aucune activité philosophique dans le bouddhisme mongol.

René Guénon. – Qu’en savez-vous ? Ignorez-vous que la véritable sagesse est silencieuse ? La vertu du Bouddha est quelque chose de tout intérieur.

– Mais nous parlerez-vous enfin, M. Ossendowski, du Bouddha vivant, celui que vous avez vu ?

Ossendowski. – J’ai vu celui d’Ourga. Il y en a deux autres.

– C’est la trinité des Bouddhas vivants ?

Ossendowski. – Précisément, et ils ont chacun des attributs fort distincts. Le Dalaï-Lama qui réside à Lhassa au Thibet est comme l’incarnation ou mieux la réalisation de la sainteté de Bouddha. Le Lama de Tasschi-Lumpo qui réside à deux cent kilomètres de Lhassa, réalise la sagesse et la science de Bouddha. Le Troisième, le mien, que j’ai vu dans son palais à Ourga en Mongolie, représente la force matérielle et guerrière de Bouddha.

– Je me sens ému ; je tends une oreille plus attentive encore. Je presse de questions le bienheureux contemplateur de sa Sainteté le Bouddha vivant. Alors, est-ce vraiment plus qu’un homme ? Quelle impression avez-vous ressentie lors de votre première entrevue ? Formidable, n’est-ce pas ?

Ossendowski. – Oui ; malheureusement, c’est un vieil ivrogne.

– Je recule effaré.

MM. René Guénon et Ossendowski d’un même élan. – Cela n’a aucune importnace…

Ossendowski. – La force est aux marchands russes qui le forçaient à boire pour mieux l’exploiter. Il en a perdu la vue. La personnalité du Bouddha vivant présente la même dualité que l’on retrouve dans tout le lamaïsme. Lorsqu’il devint aveugle, les Lamas tombèrent dans le désespoir le plus profond. Quelques-uns assurèrent qu’il fallait l’empoisonner et mettre à sa place un autre Bouddha incarné ; les autres firent valoir les grands mérites du pontife aux yeux des Mongols et des fidèles de la religion jaune. Ils décidèrent finalement de bâtir un grand temple avec une gigantesque statue de Bouddha, afin d’apaiser les dieux. Ceci cependant ne réussit pas à rendre la vue au Bouddha, mais lui donna l’occasion de hâter le départ pour l’autre monde de ceux d’entre les Lamas qui avaient fait preuve d’un radicalisme excessif, quant à laméthode propre à résoudre le problème de sa cécité.

– Les déclarations de M. Ossendowski nous surprennent. Nous nous expliquons mal l’étrange morale du Bouddha vivant :

M. René Guénon intervient. – Ne jugez donc pas ces choses avec vos catégories occidentales. Ce que vous appelez vertu est pour la sagesse hindoue quelque chose d’extérieur et de bien accidentel.

J. Maritain. – C’est ainsi que le Bouddha Vivant ne néglige pas l’aide de sa confrérie de lamas empoisonneurs.

Ossendowski. – Ce sont les docteurs en médecine politique. Pour en revenir au Bouddha Vivant, il n’est d’ailleurs pas ivre tous les jours et sauf cette tare, il m’a paru un homme fort supérieur. A certains moments, j’ai senti passer en lui comme une véritable inspiration. Il a soixante quatre ans. Il est fils d’un écuyer du Dalaï-Lama. Il a lui-même un fils que les intrigues du Japon essaient de circonvenir.

J. Maritain. – Que pensez-vous du mystère du Roi du Monde, chef d’une humanité souterraine à la science et la puissance merveilleuses, que vous regardez dans votre livre comme le mystère central animateur de l’espérance mongole ?

Ossendowski. – Je suppose que cette légende a une origine politique. Aucune nation de l’Asie n’étant assez forte pour soutenir temporellement l’impérialisme de la religion jaune, cette fonction a été dévolue à une humanité souterraine et à son chef. Et ainsi les espoirs des Asiates ont le point d’appui nécessaire… en attendant le nouveau Gengis-Khan.

René Guénon. – L’idée du Roi du Monde remonte en Asie à une haute antiquité, et elle a toujours eu un rôle important dans la tradition hindoue et shivaïte qui forme le fond du bouddhisme thibétain.

J. Maritain. – Pour nous, en tout cas, ce nom évoque de singulières assonances. « Le prince de ce monde est déjà juge », dit l’Évangile.

– De tous les phénomènes étranges dont vous avez été témoin, M. Ossendowski, et que vous relatez dans votre livre, y en a-t-il qui paraissent inexplicables ?

Ossendowski. – Je dois dire que j’avais passé plusieurs mois dans une atroce solitude, les nerfs à chaque instant tendus dans une incessante lutte pour la vie. J’étais mûr à toutes les suggestions et même les autosuggestions.

J. Maritain. – Cependant d’autres que vous ont eu la même vision de votre famille qui était au loin et bien des prédictions faites devant vous se sont réalisées. La prédiction n’est pas du domaine de la suggestion.

Ossendowski. – Je suis un voyageur et un observateur. Ainsi, je pars prochainement pour l’Afrique du Nord. Je vais visiter le Maroc (j’ai une lettre de recommandation pour le maréchal Lyautey), l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte. L’année prochaine je pousserai jusqu’en Afrique Centrale. J’ai l’impression que j’en rapporterai quelque chose. J’entre en sympathie avec les peuples, avec la terre elle-même. J’ai le romantisme de la terre.

J. Maritain. – Avez-vous constaté en Mongolie un enseignement quelconque donné par les Lamas ?

M. Ossendowski. – Les Lamas sont très intelligents et très cultivés, mais ils entretiennent le peuple dans la crédulité et la superstition. A tous les tournants de route, il faut offrir des sacrifices aux mauvais esprits.

M. Ossendowski a un sourire mélancolique : – J’en ai offert moi-même d’innombrables. Le peuple vit dans une sorte de panthéisme grossier. Partout je l’ai vu courbé sous la peur.

J. Maritain. – Et ce sont ces Lamas éducateurs qui veulent apporter à l’Europe le règne de l’esprit… Ce qui me frappe c’est qu’au lieu de ces distinctions entre ordres différents qu’on peut regarder comme une des plus précieuses acquisitions de la civilisation occidentale, et comme une condition de la liberté humaine, on remarque là-bas une confusion universelle entre le spirituelle et le temporel, entre le mystique et le politique, entre la hiérarchie intérieure de la sainteté et la hiérarchie du gouvernement spirituel.

René Guénon. – Mais il y a aussi là-bas une sagesse profonde que l’Occident ne sait pas apercevoir.

J. Maritain. – Je suis bien loin de le nier. Mais à quels mélanges donne-t-elle lieu ? et de quel esprit relève-t-elle ? Il appartient aux théologiens catholiques de le discerner. Quand se décideront-ils à étudier cette question à la lumière de leurs principes ? Cela est urgent. Pourtant M. Ossendoswki, une chose m’a étonné, dans votre livre : ne semble-t-il pas, d’après ce que vous rapportez-là, que cette sagesse soit tournée surtout du côté du gouvernement des choses créées ?

M. Ossendowski. – Cela est vrai sans doute de ce que j’ai vu à Ourga. N’oubliez pas toutefois qu’à côté du Bouddha vivant d’Ourga, et au-dessus de lui, il y a le Taschi-Lama et le Dalaï-Lama qui détournés des choses de la terre, sont absorbés dans une pure contemplation.

J. Maritain. – En cela la religion jaune reste fidèle à l’une des plus profondes vérités de l’ordre spirituel. Et certes, ils ont raison de reprocher à notre civilisation son matérialisme, et sa dissipation dans l’activité extérieure. Si l’Europe est dans les affres ou nous la voyons, c’est qu’elle a failli à sa mission. Mais ce n’est pas d’eux qu’elle doit recevoir l’initiation aux choses de l’esprit. Il lui suffit derevenir à sa plus authentique tradition, qui, à bien meilleurs titre que la tradition orientale, affirme la prééminence de la sagesse et de la contemplation.

M. Ossendowski. – Les jaunes pensent que la guerre de l’Asie contre l’Europe est une chose inévitable et sainte.

René Grousset. – Mais, le Japon, si avide de progrès matériel et si passionnément tourné vers la civilisation occidentale, ne les suivrait pas dans cette voie.

M. Ossendowski. – Les Japonais sont regardés maintenant comme les renégats de l’Asie.

J. Maritain. – Ce n’est pas seulement la force qu’il faut opposer à la force, c’est l’esprit à l’esprit.

René Guénon. – Pourquoi parlez-vous d’opposition ? C’est plutôt alliance et entente qu’il faudrait dire.

J. Maritain. – Il n’y a pas d’alliance possible hors de la vérité.

René Guénon. – Telle est bien ma pensée. Mais l’Orient nous apporte une vérité qui peut s’accorder avec les vérités des plus hautes traditions occidentales, la tradition aristotélicienne et la tradition catholique.

J. Maritain. – La métaphysique d’Aristote ne s’accordera jamais avec une pensée qu’il faut bien, si ingénieusement que vous la défendiez, appeler panthéiste, et qui, en voulant aller plus loin que l’être, ne peut que disloquer la raison.

René Guénon. – Le mot panthéisme est un mot occidental qui ne s’aurait s’appliquer à la spéculation hindoue. Il n’y a rien de commun entre celle-ci et ce que nous appelons panthéisme, ni ce que nous appelons idéalisme.

J. Maritain. – Quant à la religion catholique, l’alliance en question ne serait pour elle qu’une inadmissible subordination et la ruine de la distinction entre l’ordre naturel et l’ordre surnaturel, entre la nature et la grâce. La théologie, appuyée sur les principes révélés de la foi, est la science suprême…

René Guénon. – Non pas, elle n’est qu’une détermination de la métaphysique, je parle de la véritable et authentique sagesse métaphysique. Celle-ci va bien au-delà.

J. Maritain. – Nulle science ne va au-delà de la foi révélée. De plus la sagesse hindoue n’ignore-t-elle pas de façon complète, non seulement l’ordre de la moralité proprement dite, – ce que nous appelons mérite, péché, etc. – mais aussi l’ordre de la charité ?

M. Ossendowski. – Le peuple mongol est honnête, pacifique, profondément estimable ; il pratique l’hospitalité. Mais il n’y a en effet aucune place dans la religion jaune pour la charité au sens d’amour de Dieu.

René Guénon. – C’est là un élément sentimental et par conséquent secondaire.

J. Maritain. – Allons donc ! C’est une vertu toute spirituelle et toute surnaturelle. « Dieu est charité ». C’est par elle seule que l’homme atteint la perfection, c’est par elle aussi, et par le don de sagesse qui en est inséparable, qu’a lieu la véritable contemplation. C’est par elle seule que l’Esprit peut régner parmi les hommes. Voilà le point capital sur lequel nul accord n’est possible avec l’intellectualisme absolu et l’ésotérisme hindou.

– Il faut donc, d’après vous, M. Maritain, rejeter en bloc toute la pensée orientale ?

J. Maritain. – En aucune façon. Il y a des vérités précieuses, et très hautes à recueillir en elle, en se gardant de toute injustice et de tout parti pris brutal, et en évitant (sur ce point je suis d’accord avec M. René Guénon), de lui appliquer les méthodes déficientes que la critique rationaliste applique au christianisme en Occident. A condition toutefois de tout dominer par une intelligence fidèle aux vérités sacrées qui sont notre héritage ! On peut se demander si la culture gréco-latine, où est le salut de la raison, n’est pas destinée à perdre bientôt son privilège de fait, à cesser d’être la seule formatrice des intelligences, la culture devenant proprement mondiale…

– Evidemment on ne peut pas empêcher que les livres de Tagore, par exemple, ne soient traduits dans toutes les langues et n’apportent aux lecteurs cultivés du monde entier la conception orientale de la vie.

René Grousset. – Les Anglo-Saxons ont compris depuis longtemps que cette compénétration était inéluctable et qu’il était vain de s’y opposer.

J. Maritain. – Nulle barrière protectionniste n’est en effet possible pour les produits de l’esprit. Cette « dilatation de la culture » sera pour l’intelligence humaine une redoutable épreuve. Raison de plus pour étudier l’Orient avec attention et sympathie, mais en maintenant sans fléchir, le dépôt hellénique, latin et catholique.

Ossendowski. – Je vous le répète, je ne suis qu’un observateur impartial, mais je ne vous cacherai pas que je songe parfois avec inquiétude à ce qui arriverait si des peuples entiers de couleurs, de religions, de tribus différentes commençaient à émigrer vers l’Ouest. Que serait la dernière marche des Mongols ?

(Source : Bruno Hapel, René Guénon et le Roi du Monde, Guy Trédaniel éditeur, 2001, p. 30-40.)

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